Le temps de l’Avent : Pour sortir du confinement intérieur (texte de Christophe HERINCKX)

Le temps de l’Avent : Pour sortir du confinement intérieur

Cette année, l’Avent sera marqué par la pandémie de coronavirus et les mesures de confinement qui l’accompagnent. Comment, dans ce contexte où l’isolement nous menace, nous préparer à accueillir la venue du Sauveur ? En nous ouvrant à sa Présence intérieure, et en évitant ainsi le repli-sur-soi.

Chaque année, l’Avent nous prépare, quatre semaines durant, à accueillir la venue, l’avènement du Christ, Lumière du monde, dans notre chair. Tel est le sens du mot « avent » (du latin adventus). En naissant parmi les hommes, le Verbe, le Fils éternel de Dieu marque la venue du Royaume des Cieux dans notre monde et notre Histoire, l’avènement de l’Alliance Nouvelle que le Père veut sceller avec l’humanité. Se rappeler à chaque fête de Noël que Dieu est entré dans l’Histoire des humains est essentiel pour les chrétiens, et plus que jamais en cette période de crise sanitaire qui entraîne confinement, solitude et parfois, désespérance.

La Nativité de Jésus nous rappelle d’éviter deux écueils. Le premier est de considérer que le monde existe par lui-même et pour lui-même, sans ouverture sur une autre dimension, sur un au-delà de lui-même. Un tel monde, un tel univers, même s’il est immense, est confiné. Son horizon est alors fermé, clos, et l’humanité est alors destinée, au sens le plus tragique du terme, à s’en sortir toute seule, comme elle peut, parfois héroïquement, parfois égoïstement, sans espoir de trouver une issue à sa destinée mortelle. Destinée que nous a douloureusement rappelé la pandémie actuelle.

L’autre écueil, porté par certains courants spirituels anciens et nouveaux, consiste à vouloir échapper au confinement du monde en cherchant un salut en dehors de la réalité, dont on ne peut rien espérer et qu’il faut abandonner à elle-même. L’essentiel serait ailleurs, dans une spiritualité désincarnée, dans un après-monde ou un « arrière-monde », pour reprendre l’expression du philosophe Nietzsche.

Ouvrir l’horizon de notre « bulle »

Pour la foi chrétienne, au contraire, l’humanité est sauvée au cœur même de son Histoire, au cœur de sa réalité la plus concrète. Si Dieu est intervenu dans l’Histoire, c’est pour la mener à son accomplissement. Autrement dit, c’est l’Histoire des hommes, et notre histoire à chacune et chacun, avec tout ce qu’elles comportent de joies, de peines, d’événements heureux et douloureux, qui sont destinées à s’accomplir spirituellement, à être divinisées, comme d’ailleurs toute la création. Cet accomplissement commence le jour de Noël, qui inaugure le Royaume de Dieu dans notre humble réalité. C’est ce Règne de l’amour authentique qui est cette « autre dimension » que cherche l’humain, cet au-delà qui ouvre son horizon terrestre sur l’infini. C’est l’avènement de Dieu dans la réalité qui permet à l’humain de sortir de son confinement spirituel, sans qu’il ait à s’évader du monde.

Au moment où nous écrivons ces lignes, les célébrations liturgiques sont toujours suspendues. A l’instar du dernier carême, il est probable que nous ayons à vivre l’Avent dans notre « bulle », en solitaire ou en famille. De nombreuses initiatives, dans nos diocèses, unités pastorales, communautés, nous permettront cependant de vivre ce temps en Eglise, en communion souvent virtuelle mais néanmoins bien réelle, les uns avec les autres. Ces initiatives nous aideront à ne pas nous replier sur nous-mêmes, et donc à éviter les deux écueils évoqués.

Être éveillé à la Présence de Dieu

Pour les chrétiens, le premier écueil consisterait à laisser étouffer la petite flamme de la Présence de Dieu en nous, en nous laissant submerger par les difficultés et soucis parfois très concrets qu’entraînent la pandémie et le semi-confinement actuel. Difficultés financières bien réelles pour certain(es), tristesse de ne pouvoir voir nos proches, problèmes d’organisation liés à la situation actuelle… Toutes ces difficultés risquent de refermer notre horizon, de nous confiner non seulement « physiquement », mais également intérieurement.

L’Évangile évoque ce risque par une image : s’endormir. L’Avent nous appelle dès lors à veiller, comme l’exprime l’évangile de Marc : « Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin. Il peut arriver à l’improviste et vous trouver endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez! » (Mc 13,35-37). Par ces mots, Jésus renvoie à son avènement futur, à la fin des temps, qui marquera l’accomplissement de l’Histoire et de l’univers entier, dans la victoire définitive de l’Amour sur le mal, la souffrance, la mort.

Mais l’avènement du Fils de Dieu, dans l’enfant de la crèche, renvoie aussi à un autre « avent », qui consiste aussi à nous préparer à la venue du Christ et du Règne de Dieu en nous, à accueillir le règne de l’Amour, au cœur de notre intériorité, de notre intimité la plus profonde. C’est là, dans notre cœur, que Jésus veut établir sa demeure, en esprit et en vérité.

Veiller, cela veut dire être éveillé à la Présence de Dieu, « Dieu-avec-nous », ici et maintenant. Dieu ne doit pas être cherché dans un ailleurs, mais il nous rejoint dans la situation que nous vivons ici et maintenant, au cœur de nos confinements, et il ouvre nos horizons. Dieu demeure avec nous et en nous. Nous avons à le laisser naître et grandir en nous, accueillir sa Présence en nous, Lui qui est là, en Esprit, au plus profond de notre être.

L’accueil de cette Présence suppose que nous arrêtions nos activités à certains moments, que nous nous retirions dans le silence, à certains moments, pour rentrer en nous-même. Le quasi-confinement actuel peut nous y aider, comme une occasion à saisir pour avancer dans la découverte de Dieu au cœur du silence extérieur et intérieur. La lecture de l’Écriture pour nous aider à habiter ce silence, à le nourrir, tout comme certaines prières, des méditations qui sont mises à notre disposition.

Et pour celles et ceux qui veulent aller plus loin, la tradition spirituelle chrétienne, tant orientale qu’occidentale, regorge de maîtres en méditation, en oraison, dont les enseignements sont accessibles. Pensons à saint Augustin, sainte Thérèse d’Avila, sainte Elisabeth de la Trinité, Charles de Foucauld, frère Roger de Taizé, et tant d’autres… Leur expérience peut nous aider à faire taire le bruit qui est en nous, même en l’absence de bruit extérieur, et à tourner notre regard vers l’intérieur pour y découvrir, peu à peu, Celui qui est en nous-même, en même temps qu’au-delà de nous-même.

« Voici, je me tiens à la porte et je frappe », dit Jésus dans l’Apocalypse. « Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je prendrai la cène avec lui, et lui avec moi », dit Jésus dans l’Apocalypse » (Ap. 31 20). Dieu lui-même ne peut ni ne veut forcer la porte de notre âme. Dieu ne peut y entrer que si nous lui ouvrons la porte, si nous l’accueillons, peu importe si notre accueil nous semble bien pauvre. Dieu lui-même ne s’est-il pas fait le plus pauvre, le plus fragile d’entre nous ?

Être présent à l’autre

Cette veille, cet éveil ne doit pas favoriser, mais au contraire nous aider à éviter de heurter le deuxième écueil. Ce deuxième danger est celui du « spiritualisme », d’une évasion hors de la réalité, d’une complaisance à rester dans notre bulle, bien au chaud et à l’abri des détresses du temps présent. Ce risque d’une autre forme de confinement intérieur est réel. Le fait de tirer parti de la réduction drastique de nos contacts sociaux pour cultiver notre relation intime à Dieu ne doit pas déboucher sur une forme d’indifférence ou d’égoïsme spirituel à l’égard de celles et ceux qui sont en souffrance, en raison de la pandémie et de l’isolement qu’elle entraîne.

Cette forme de repli-sur-soi spirituel est profondément contraire à la dynamique de la spiritualité de Noël que nous nous préparons à célébrer. L’accueil de Dieu-Amour qui nous rejoint, faut-il le rappeler, nous ouvre à accueillir toute souffrance humaine, à rejoindre l’autre là où elle/il se trouve, à lui être présent. La Lumière que nous recevons, nous sommes appelés à la partager avec toutes celles et ceux que nous rencontrons, même en temps de confinement, même s’il ne s’agit pas de rencontres « en présentiel ». Formule ambiguë, car on peut être présent aux proches et aux lointains par de nombreux moyens, numériques et autres, qui sont aujourd’hui à notre disposition. Et il est toujours autorisé de venir en aide « physiquement » à ceux qui en ont besoin… « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie », dira Jésus ressuscité à ses disciples (Jn 20, 21).

 

Christophe HERINCKX

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