Médiation sur la résurrection : Et si les femmes au tombeau n’avaient rien raconté?… Texte de Jean Buekens

Nuit de Pâques 

Marc 16,1-8

Je n’ai toujours pas compris pourquoi le lectionnaire supprime le dernier verset de ce texte de Marc : « Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. » Parce que ce n’est pas très glorieux dans l’esprit d’une lecture fondamentaliste ? Parce que ça oblige le lecteur à réfléchir ? Qui donc s’est ainsi arrogé le droit de censurer l’évangéliste ? C’est pourtant bien sur ces mots que Marc termine son évangile. Ce qui confirme qu’il ne raconte pas la vérité historique ni la vérité journalistique : en effet, si les femmes se sont tues, comment saurions-nous qu’il est ressuscité ? Comment Marc aurait-il pu raconter ce récit ? Et les gens de la communauté de Marc savaient bien, vers l’an 70, que cette phrase ne représentait pas la vérité historique, puisqu’ils savaient et croyaient, comme nous, que Jésus était vivant, ressuscité.

D’ailleurs ce n’est pas la seule chose bizarre dans ce récit de Marc ! Dites, mettez-vous une seconde dans la peau de ces femmes : vous avez tout préparé, vous avez acheté les parfums et tout le nécessaire pour l’embaumement, vous vous rendez au tombeau à la toute première heure… : et vous auriez oublié que le tombeau était fermé d’une grande pierre, vous ? Et même en supposant que vous êtes encore sous le choc, toutes tourneboulées par la catastrophe qui vient d’arriver, par cet assassinat dont vous n’êtes pas encore remises… quand même, quand vous vous rendez compte en chemin que vous avez oublié de demander aux hommes de vous accompagner pour rouler la pierre… est-ce que vous ne rebrousseriez pas chemin tout de suite plutôt que de continuer vers le tombeau ? Vraiment pas réaliste tout ça.

Et puis, quand elles trouvent le tombeau ouvert… et que, à la place du cadavre qu’elles viennent embaumer, elles voient un jeune homme en blanc, assis à droite d’on ne sait quoi, honnêtement, ça ne tient pas la route ! Ce n’est pas croyable ! Ce n’est pas vrai ! Impossible que ça se soit passé comme ça !

Donc le récit de Marc ne raconte pas la vérité historique, mais une autre vérité. Une vérité bien plus importante et bien plus difficile à partager pour les premières communautés, bien plus que la vérité journalistique : la vérité de la foi des premières communautés. Et c’est quoi, cette foi ?

D’abord, la foi qu’un nouveau commencement est arrivé. Une nouvelle création. Un nouveau monde. Le sabbat ? le jour de repos obligatoire pour se souvenir de la première création ? Il est terminé ! On est « de grand matin » et on est un nouveau « premier jour » et on est « au lever du soleil » ! Si ça, ce ne sont pas des insistances pour marquer la radicale nouveauté, je n’y comprends plus rien.

 Ensuite la foi qu’un tombeau vide, ça n’a pas de sens si ce n’est pas accompagné d’une parole qui en donne le sens. C’est le rôle du jeune homme vêtu de blanc : ce n’était pas un Père Blanc d’Afrique comme on a pu en connaître dans notre jeunesse ou même dans Tintin au Congo, ni un jeune pape. Non ! Dans toute la bible, le « blanc » symbolise la présence de Dieu ou d’un de ses messagers. Et un messager, c’est quelqu’un qui a un message à transmettre. C’est lui qui révèle le sens du tombeau vide pour les chrétiens croyants en la résurrection de Jésus. Pour celles et ceux qui n’en restent pas au Vendredi-Saint, mais qui acceptent de faire le pari du Jour de Pâques : « vous cherchez le crucifié ? Vous ne le trouverez plus jamais. Jésus, il n’est plus seulement le crucifié à l’état de cadavre, mais il est ressuscité. Et donc, il n’est plus ici. Il ne sera plus jamais ici. Le seul endroit où vous pourrez le voir c’est dans la vie, c’est en Galilée ! » Voilà le sens du tombeau vide.

Ça ne veut évidemment pas dire pour nous aujourd’hui que nous devons aller faire un petit tour en Israël ou dans l’Etat Palestinien, pour rencontrer le ressuscité. Non. Rappelez-vous : la Galilée, c’est l’endroit où tout cela avait commencé, à Nazareth : un lieu pas sacré du tout, comparé à Jérusalem où se trouvait le Temple ! Un lieu d’où rien ne pouvait sortir de bon, selon la réflexion de Nathanaël dans l’évangile de Jean ! La Galilée, pour un juif du début du premier siècle, c’est du semi-impur. C’est la Galilée des nations. C’est des races mélangées. On y côtoie toutes sortes d’étrangers parce que c’est un croisement des grandes routes de ce temps-là. Et on est toujours un peu contaminé par ces étrangers. Rappelez-vous : Capharnaüm était une ville de Galilée. Et encore aujourd’hui, quand on dit d’un endroit que c’est un véritable Capharnaüm, c’est l’équivalent de l’expression plus moderne que c’est un vrai bordel !

Et c’est là le seul endroit où dorénavant on peut rencontrer Jésus ressuscité : pas dans les lieux sacrés d’abord, mais dans les lieux où vivent les humains, dans les lieux de vie des gens, dans la beauté et la laideur de tout un monde qui bouge, qui grouille, qui se mélange. Donc, pas besoin d’aller faire un voyage plus ou moins touristique en Israël : on peut très bien se contenter de rester chez nous, dans notre Borinage, où plein de choses se passent, où essayent tant bien que mal de survivre et de vivre tellement de personnes sans boulot, ou avec des petites pensions insuffisantes, ou des immigrés avec des papiers pas toujours très en règle, … bref, dans tous les Capharnaüm d’aujourd’hui. Là le ressuscité est toujours présent. Et présent avant nous : « il vous précède en Galilée, là vous le verrez ! »

Enfin, la foi de la première communauté dont ce texte est témoin et à laquelle en même temps il nous invite, c’est aussi de croire en un Dieu un peu ou même tout à fait fou, qui remet radicalement sa vie entre les mains de n’importe qui. Et donc même entre nos mains ! A l’époque, à des femmes. Et en ce temps-là, les femmes, c’étaient des gens non-crédibles : elles ne pouvaient pas servir de témoin au tribunal. Et, dans l’évangile de Marc, ce sont les seules auxquelles l’homme en blanc délivre son message, à charge pour elles… de le partager aux autres… ou de le garder pour elles. Et si elles le gardent pour elles, l’histoire est finie. C’est comme si on remettait le cadavre au tombeau ! Imaginez qu’elles n’aient rien dit, qu’elles aient fait un gros semblant de rien, et qu’elles soient revenues quelques heures plus tard. « Et alors, ça a été ? » « Ben oui ! Vous savez, c’était pas gai à faire ! Et puis, ça commençait déjà à sentir ! Mais enfin voilà, c’est fait. On a fait de notre mieux ! » Rideau. Fin définitive de la belle histoire de Jésus de Nazareth.

Ou alors, au risque de se faire ridiculiser, au risque de ne pas être crues, elles vont raconter ce qui s’est passé : le tombeau vide, la signification de ce tombeau vide, et la prise de décision… de continuer l’histoire à notre tour. A notre tour de repartir en Galilée, d’essayer de vivre comme lui, de le rencontrer à travers, dans tous les paumés et marginalisés et défigurés et lépreux et malades etc… en compagnie desquels il avait vécu et qu’il avait guéri. C’est-à-dire dont il était devenu solidaire.

En terminant ainsi son évangile, Marc nous pose la même question que celle que les femmes se sont sans doute posée : « qu’est-ce qu’on fait ? On raconte ? On se tait ? Si on raconte, on passe à coup sûr pour des folles ! Si on se tait, c’est comme s’il n’était jamais sorti du tombeau, qu’il n’est pas ressuscité ! »

Et nous, quelle sera notre attitude : nous taire ou parler ? Et parler se fait avec des mots, sans doute, mais surtout avec des actes. Nous remettre en route vers nos Galilée d’aujourd’hui, sans cesse, et y rencontrer celui qui toujours nous y précède. Et nous émerveiller de la rencontre. Et la partager avec nos frères et sœurs, et partager notre émerveillement de ces rencontres du ressuscité sur nos routes humaines lors de ces rencontres communautaires où nous faisons mémoire de lui, lors de ces célébrations eucharistiques inaccessibles à beaucoup aujourd’hui pour cause de pandémie.

Oui, il y a du pain sur la planche, pour les chrétiens et les communautés d’aujourd’hui, si on ne veut pas le remettre définitivement dans le tombeau, ce Dieu assez fou pour mettre sa vie de ressuscité… entre nos mains à nous.

Arthur Buekens

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