Texte de méditation pour le Jeudi Saint par Arthur Buekens

Jeudi-Saint

Jean 13,1-15

 « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous »

Je crois que le texte ne dit pas : « reproduisez ce que j’ai fait« , mais « faites comme j’ai fait« . Qu’est-ce qu’il a fait, d’après l’évangéliste Jean qui est le seul à raconter cette scène. Pour bien comprendre, remontons une vingtaine de siècles en arrière et transportons-nous à quelques 4.500 kms d’ici, au Proche-Orient, dans une ville qui s’appelle Jérusalem. Des compagnons juifs entourent un rabbi du nom de Jeshua (que nous disons Jésus en français) pour célébrer avec lui une grande fête : la commémoration de la libération de l’esclavage auquel leurs ancêtres avaient été astreints en Égypte, libération qu’ils mettaient en lien avec la présence de Yahvé au cœur de leur longue marche.

Par ailleurs, étant donné qu’en ce temps-là les gens étaient habitués à marcher en sandales et sans chaussettes, et qu’on n’avait pas encore inventé le macadam, on ne se lavait pas seulement les mains, mais aussi les pieds empoussiérés avant de se mettre à table. Souvent, chez les gens bien, c’était un serviteur, un esclave, qui était chargé d’accomplir cette tâche pour les maitres et leurs convives, une tâche tellement ingrate et mal considérée qu’un maître juif ne pouvait pas l’imposer à un de ses serviteurs juif…

Imaginez donc la stupéfaction de ses copains quand ils voient Jésus se mettre un linge à la taille, remplir un bassin et commencer à laver les pieds d’un premier de ses amis, puis d’un second, et ainsi de suite… Ce n’était pas la première fois que Jeshua faisait de drôles de choses, mais là…oh, faut pas pousser ! Un rabbi, un maître qui se met à faire un travail aussi mal considéré…ça ne va plus… Et le brave Pierre le lui fait clairement remarquer : « Holà ! stop ! tu te trompes de rôle. Ce n’est pas à toi de faire ça, Jésus. En tout cas, tu ne t’abaisseras pas à ce point devant moi ! Je refuse sec et net. » Et la finale du texte dit clairement que Jésus connaît bien les coutumes juives : « Vous m’appelez ‘ Maître  et ‘ Seigneur , et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds,…vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. »

Çà, c’est encore une autre paire de manches, une autre bouchée qu’ils ont eu du mal à avaler, les copains de Jésus ! Il leur demande de se faire les serviteurs de dernière catégorie les uns pour les autres. Ce n’est pas seulement accepter des tâches difficiles, ingrates, mais se considérer sans limite au service des autres.  On est loin de la demande de certains disciples qui auraient voulu « siéger l’un à sa droite et l’autre à sa gauche quand il reviendra dans sa gloire », comme le racontent Marc et Matthieu à propos des frères Jacques et Jean, les fils de Zébédée. Au lieu de leur proposer des places de ministres importants, Jésus leur propose de se mettre au service des autres, sans aucune limite. Au lieu de nous proposer des postes influents parce que chrétiens, aujourd’hui, c’est à nous que Jésus adresse ce qui ressemble plus à une nécessité qu’à une invitation : ceux qui veulent marcher avec lui, ceux qui veulent rester à sa suite, doivent devenir des « serviteurs » et pas des « maîtres » les uns pour les autres, après avoir accepté que Jésus leur « lave les pieds ». En clair, qu’est-ce que ça veut dire ?

Accepter que Jésus me lave les pieds, pour moi, ça veut dire que je dois revoir sans cesse comment je regarde Jésus. Comment je le considère. Comme un « maître » ou comme un « serviteur comme moi » ? Me rappeler que son nom, c’est Emmanuel, c’est « Dieu avec nous », et pas « Dieu loin de nous » ni « Dieu au-dessus de nous ». Je crois que nous avons toutes et tous à sans cesse revoir nos images de Jésus, et donc de Dieu, en les confrontant à une lecture intelligente des évangiles, parce que nous avons toujours à améliorer cette image que nous avons et de Jésus, et de son Père. La confrontation personnelle et communautaire avec les évangiles est indispensable pour ne pas construire un Dieu comme on en rêve, comme on en a envie, mais pour redécouvrir sans cesse le Dieu annoncé, révélé par Jésus de Nazareth. Voilà comment j’envisage de faire taire en moi le « Pierre » qui ne veut pas d’un Jésus serviteur pour faire place à celui qui accepte, tant bien que mal, que le Dieu révélé par Jésus soit celui qui va jusqu’au bout du service des autres.

Acceptant ainsi de me « faire laver les pieds »…je peux alors passer aussi à la suite du programme des disciples : vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Je crois profondément que Jésus ne nous invite pas à cloner son geste, à reproduire son geste, à prendre un broc d’eau et un essuie pour laver des pieds propres de certains pratiquants avertis bien à l’avance mais à « faire, nous aujourd’hui, comme lui a fait en son temps« , un temps qui n’est plus le nôtre… Certes, aujourd’hui encore, dans les hôpitaux et dans les homes, les membres du personnel soignant se mettent ainsi au service de personnes âgées ou des malades, y compris ceux aujourd’hui contaminés par ce satané Coronavirus, et ce service demande parfois de leur laver les pieds, comme des mamans ou des papas le font à leurs enfants tant qu’ils sont petits…mais ce geste n’a plus du tout, dans ces cas-là, le sens d’un service infamant.

Alors, aujourd’hui, comment faire à notre tour comme Jésus a fait pour ses disciples, sans faire une sorte de bête imitation de paroles et de gestes qui avaient du sens à son époque ? Il ne s’agit pas de reproduire son geste incroyablement surprenant, radicalement inimaginable à son époque, mais de vivre notre quotidien… avec le sens de ce geste. Ayant accepté que Jésus « me lave les pieds », comment puis-je faire, comment puis-je vivre comme lui avec celles et ceux qui partagent ma vie ? celles et ceux qui font un bout de chemin avec moi ? celles et ceux qui croisent ma route ? C’est, je pense, à chacune et chacun de nous de réfléchir aux gestes concrets qu’il peut poser dans sa vie : à qui, autour de moi, puis-je faciliter la vie ? En faisant quoi ? Même si, dans la culture actuelle, ce ne serait pas à moi de le faire !…

Et peut-être y a-t-il aussi des manières collectives de « suivre l’exemple de Jésus » en tant que communauté chrétienne, comme communauté d’Église ? De qui pouvons-nous être ou devenir davantage et collectivement des serviteurs plutôt que des maîtres ? Comment pouvons-nous développer les services auprès des plus pauvres de nos villes ? Comment pouvons-nous, comme membre d’une communauté chrétienne mais aussi en tant que communauté chrétienne elle-même, mieux accueillir celles et ceux qui ont tout perdu dans des catastrophes dues aux éléments naturels ou, plus souvent hélas, à la guerre, aux exactions et aux volontés de domination et du règne du fric à tout prix ?

Je me tais et vous laisse quelques instants de silence pour que chacune et chacun puisse au moins débuter sa réflexion… C’est cette réflexion, et la décision personnelle qui la clôturera qui sera pour chacune et chacun, aujourd’hui, le « lavement des pieds » auquel nous sommes invités à participer, ce sera aujourd’hui notre manière d’accepter de nous laisser laver par Jésus et notre manière de suivre l’exemple qu’il nous a donné.

Arthur Buekens

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